Les réunions parents-profs ont commencé...
Présence au collège de plus de dix heures certains jours. Les yeux tirés. Mine de copie mâchée. Un pied déjà en vacances, l'autre qui tremble d'impatience. Mais on essaie de garder le sourire. On rajuste son costume d'enseignant. On sert des mains. On commente les bulletins, on tente de ne pas aggraver certains cas.
On se veut rassurant, représentant de l'autorité, symbole de l'éducation, de l'avenir de notre pays. On conserve le masque du prof sérieux, motivé. On essaie.
Difficile parfois, devant la détresse de certains parents, de rester positif. Difficile de trouver les mots qui rassurent.
Un père :
Je ne veux pas que mon fils se tue sur les chantiers comme moi. Il ne comprend pas cela. Il fout sa vie en l'air.Et puis, on tente de faire belle figure devant les critiques de certains parents qui préfèrent n'entendre, en cette période de Noël, que le son d'une cloche, celle de leur fils ou de leur fille, cet enfant qui perturbe les cours de tous ses profs et qui, tous les soirs, va se plaindre auprès de papa-maman.
Une mère :
Vous êtes toujours après ma fille, mademoiselle. Elle se plaint de vous tous les soirs. Pourtant vous n'avez pas qu'elle. Les autres aussi bavardent. Le prof (sourire qui essaie de ne pas paraître trop jaune) :
Non. Je n'ai rien contre votre fille. J'en ai contre l'élève, celle qui n'en fiche pas une, qui envoie des petits mots criblés d'insultes à sa voisine de table, qui m'a traitée (encore) de raciste... Mais votre fille, je ne la connais pas. Je ne sais rien d'elle. Je n'ai rien contre elle. La mère :
Si ! Elle me l'a dit.
Ou bien encore.
Une mère :
Je ne vois pas ce que vous reprochez à mon fils. Il a de bonnes notes. Ce n'est pas le cas de tout le monde dans ce collège. Vous devriez être contente, mademoiselle. Le prof, derrière son masque :
Oui. Mais votre fils n'est pas un ange, madame... et son comportement est aussi important que ses résultats... Et non ! je n'en suis pas contente... il...
La mère :
Peu importe. Il a de bonnes notes. Au revoir, mademoiselle. (avec dans le "
mademoiselle", une petite pointe de "
vous n'y connaissez rien de toute façon, vous êtes une nouvelle ici, vous n'avez aucune expérience et de toute façon ici, dans cette ZEP, il n'y a que des profs non expérimentés, c'est le Ministre qui l'a dit...")
Et il y a ces parents, avec qui l'on a envie de discuter pendant des heures, avec qui l'on a envie d'enlever ce masque, qui démange notre visage, encore trop jeune pour accepter l'hypocrisie du monde du travail. Rencontres pleines de tendresse et de complicité, dans le cadre austère de cette salle de classe qui respire encore le stress de la journée, qui résonne encore des cris des enseignants qui l'ont occupée.
On parle de tout. On a tellement de points communs, le même amour pour cet enfant, qui depuis des semaines, est tenaillé par l'angoisse de cette réunion. On sourit. On le regarde, avec tendresse. Il n'en croit pas ses yeux : le prof est donc humain ! Mais le temps passe trop vite, d'autres parents à voir, la vie est une immense usine. On échange de vraies poignées de mains, franches et fermes. Un dernier sourire. A bientôt.
La nuit tombe, les couloirs se vident. Les profs sortent de leurs salles. Animaux nocturnes libérés de leurs cages. On se regarde. On s'observe. On se découvre. Comme des taulards graciés, face à leur reflet. Têtes de déterrés. Costumes froissés. Masques à moitié arrachés. Cheveux en désordre. On se dit à demain.
On rentre chez soi. On n'aura pas vu la lumière du jour aujourd'hui. On est fatigué, alourdi par le poids d'existences pas toujours faciles. Affaibli par l'ingratitude de certains parents mais aussi par la confiance que d'autres nous ont accordée. Lourde mission. On a pris 20 ans en 3 heures. On se sent prof...
Je suis prof.
(ce message vous a été offert par Clochette fouteuse de merde, qui aime parler d'elle et faire de la pub pour son blog. En vous remerciant ! Aux aaaaarmes !)