Ce matin, j'avais prévu d'étudier
Le Petit Prince avec mes sixièmes. Mais le Petit Prince nous a fait faux bond. Le petit Prince n'est plus ce jeune garçon que l'on a tous connu et rencontré un jour. Il est mort. Il s'est fait avoir par le géographe et s'occupe à présent de choses sérieuses.
Ce matin, je devais faire cours et enseigner le respect des serpents, des puits au milieu du désert, des roses et des moutons. Mais je n'ai pas pu.
Ce matin j'ai été une grande personne.
J'ai dû rester en salle des profs, pour écouter cette histoire sordide, survenue vendredi soir devant le collège. C'est une histoire qui plane dans les couloirs depuis quatre jours déjà, comme une menace, mais que personne n'a entendue...
C'est l'histoire du Petit Prince qui décide, avec ses copains et ses copines, par une magnifique journée ensoleillée sous le ciel bleu de Provence, de dépouiller sa rose. Pétales après pétales, il la débarrasse de sa dignité. L'allumeur de réverbères, le roi et sa cour, tous regardent, se délectant de ce si délicieux spectacle. Riant de ce rire infect d'adultes.
Ils ont pourtant à peine treize ans de moyenne d'âge. La jeune rose pleure. Ils rient tous de cette joyeuse torture. La rose supplie. Ils la frappent pour qu'elle se taise. La rose demande de l'aide. On ne l'entend pas.
On ne l'entendra que mercredi matin. Par hasard. On a voulu cacher cette sinistre histoire. On ne voulait pas entacher la réputation du collège. Il est trop tard. Cette histoire ne sortira pas de ces couloirs, ne quittera jamais le quartier où elle est née, mais on a tout de même tué l'innocence. J'ai honte d'être une adulte.
Je noie ma honte dans un bol de lait.